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 Sujet du message: En embrasssant Fanny
MessagePosté: Ven Janvier 15, 2016 17:58 
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Je m'étais toujours posé la question. Maintenant, je sais !

Que jamais l'art abstrait, qui sévit maintenant
N'enlève à vos attraits ce volume étonnant
Au temps où les faux culs sont la majorité
Gloire à celui qui dit toute la vérité

Votre dos perd son nom avec si bonne grâce
Qu'on ne peut s'empêcher de lui donner raison
Que ne suis-je, madame, un poète de race
Pour dire à sa louange un immortel blason

En le voyant passer, j'en eus la chair de poule
Enfin, je vins au monde et, depuis, je lui voue
Un culte véritable et, quand je perds aux boules
En embrassant Fanny, je ne pense qu'à vous

Venus callipyge
Georges Brassens 1964

Embrasser Fanny. La tradition est bien plus vieille qu’on ne le croit et bien des boulistes, des joueurs de baby-foot ou de billard continueront à embrasser les fesses de Fanny après une sévère défaite ou paieront leur tournée au cri plus moderne de « Fanny au bar ! ».

13 à 0 aux boules ! 10 à 0 au baby… l’humiliation est intense. Il faut alors sacrifier à la tradition et passer sous le baby-foot ou embrasser les fesses d’une Fanny, souvent remplacée par une effigie en bois, une poterie ou une photo. Que voulez-vous ? On n’a pas toujours une accorte jeune fille prête à laisser entrevoir ses charmes pour un baiser.

Et puis accorte, accorte… regarder sous les jupes de Fanny n’était une récompense, bien au contraire.

Fanny Dubriand était une jeune femme d’une vingtaine d’années, un peu simplette, sale et mal fagotée, dormant souvent dans la rue. Elle faisait le désespoir de ses parents, qui tenaient une herboristerie dans le quartier de la Croix-Rousse, à Lyon, près de la mairie du 4e arrondissement, incapables de la contrôler.

Fanny trainait souvent du côté du Clos Jouve (l’actuel stade Roger Duplat). Après les affrontements des années 1830 entre « soyeux » et « canuts » pour le contrôle du prix du tissage, les remparts ont été détruits et remplacés par un large boulevard. Le lieu est alors pris d’assaut par de nombreux boulistes.

D’où vint l’idée ? On ne le saura probablement jamais mais rapidement, un peu après 1860, elle devint une tradition. A l’humiliation d’une grosse défaite suivait une autre humiliation : le perdant devait « aller voir Fanny », véritable pénitence car il semblerait que la jeune femme n’était pas très ragoutante.

Mais contre quelques pièces, Fanny relevait sa jupe pour montrer ses fesses au perdant. Les vainqueurs n’allaient pas jusqu’à demander qu’on la touche ou qu’on l’embrasse. Pas fous ! Ils pouvaient être les prochains.

Fichier(s) joint(s):
fanny.jpg

Fanny, café du Clos Jouve


Des joueurs de passage importèrent le rituel dans leurs régions d’origine et très rapidement, la tradition devint universelle.

Et c’est ainsi, que peu avant la première guerre mondiale, au café du Grands-Lemps (ou Grand Temps), en Savoie, une serveuse, elle aussi prénommée Fanny selon la tradition, par gentillesse, avait l’habitude de consoler les malheureux perdants en leur faisant la bise. L’humiliation était devenue récompense.

Avait-elle un grief contre lui, envie de l’humilier en public ou l’esprit coquin ? Toujours est-il que lorsque le maire du village perdit à son tour et vint chercher la récompense, Fanny grimpa sur une chaise, releva ses jupes et tendit ses fesses à embrasser.

Le maire ne se démonta pas. C’était le début de la tradition que l’on connait !

Dans de nombreux clubs, les perdants « par Fanny » furent même consignés sur des registres et les joueurs malheureux de l’année recevaient leur diplôme de Fanny au cours d‘un banquet.

Toutes les jeunes filles n’étant pas prêtes à montrer leur popotin et les Fannys tellement demandées que des industriels se spécialisèrent dans la fabrication d’effigies. Les images des Fanny firent même florès sur les cartes postales, les calendriers, les marqueurs de points… petite façon amusante de contourner la très catholique morale bourgeoise. La boule bleue, à Marseille, garde d’ailleurs toujours une Fanny en argile à son catalogue.

Mais est-ce si simple ?

Oh que non ! Car bien avant nos deux Fanny, Le Roux, dans son Dictionnaire comique de 1718, p. 145 indique : "Baiser le c*l de la vieille. Manière de parler usitée à Paris, se dit ordinairement au jeu du Billard & autres, signifie ne faire pas un seul point, perdre sans avoir pû gagner ni prendre un point."

Un siècle et demi avant Fanny Dubriand, l’expression, sinon la pratique existait déjà. Les joueurs de boules du Clos Jouve n’auraient fait que la remettre au goût du jour.

D’ailleurs, dans certains villages, on disait autrefois à ceux qui allaient à « la ville » pour la première fois qu’ils seraient arrêtés aux barrières pour « baiser le c*l de la vieille », et qu’ils ne pourraient entrer qu’après avoir rempli cette formalité.

La même plaisanterie courait sur les bords de la Saône et dans chaque port où l’on débarquait pour la première fois, on devait « baiser le c*l de la vieille » en traversant le ponton. C’est ainsi qu’un petit garçon de huit ans, accompagnant sa mère à la foire de Monmerle, et prévenu sur le bâteau de ce qui l’attendait à l’arrivée, se glissa prestement entre les autres voyageurs, et du quai cria à tue-tête à ses compagnons de route : « Bien fait, vite fait, j’ai pas baisé le c*l de la vieille ! ».

Mais alors, d’où vient cette expression ?

Dans la "Zeitschrift für französische Sprache und Literatur" année 1896, volume (Band )18, page 243, Carl Friesland fait remonter l'origine de l’expression au Moyen Age, à la très scatologique « Chanson d'Audigier », lecture déconseillée si vous sortez de table, dans laquelle le comte Turgibus, seigneur d’une certaine Grinberge, ayant perdu deux batailles de suite contre elle doit accepter de « baiser le c*l de la vieille » comme condition à la paix...

deus foiz li fist baisier son cul ainz qu’il fust ters
et Audigier i ert par ses lievres aers.
« Audigier, dist Grinberge, mes cus est ters. »
Grainberge est descouverte jusqu’au nombriz,
sor Audigier s’asiet non pas enviz,
sor sa face li a son cul assis.


La boucle est bouclée. D’une vielle Grinberge scatologique, nous sommes passés à une jeune Fanny, quand même plus attrayante.

Et puisque l’on parle de Fanny… L’heure de gloire de Fanny Dubriand ne dura pas. En 1868, la justice, qui la croit folle (sic ! pour ceux qui ont lu l’histoire de Madame de…), veut l’enfermer pour ses mœurs dissolues. Mais les boulistes prennent à sa défense. Après tout, Fanny ne fait de mal à personne, et elle ne mendie pas étant donné qu’elle ne fait qu’accepter ce qu’on lui offre.

La justice ferme les yeux. Quelques temps plus tard, la jeune femme rencontre un ivrogne et tombe enceinte. N’ayant aucune ressource pour l’élever, l’enfant est récupéré par l’assistance publique. Fanny, hospitalisée dans un asile, meurt peu après.


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 Sujet du message: Re: En embrasssant Fanny
MessagePosté: Sam Janvier 16, 2016 11:05 
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Excellent travail qui mériterait largement sa place sur l'Encyclopédie si le thème s'y prêtait davantage. Superbe boulot qui tort le cou à certaines idées reçues au sujet de cette fameuse tradition :wink:

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 Sujet du message: Re: En embrasssant Fanny
MessagePosté: Sam Janvier 16, 2016 15:29 
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Merci pour cet article :wink:


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 Sujet du message: Re: En embrasssant Fanny
MessagePosté: Dim Janvier 17, 2016 00:21 
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Merci à tous les deux.

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 Sujet du message: Re: En embrasssant Fanny
MessagePosté: Lun Janvier 18, 2016 10:14 
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La fin est triste...

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 Sujet du message: Re: En embrasssant Fanny
MessagePosté: Lun Janvier 18, 2016 11:09 
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Localisation: ici ou ailleurs, qu'importe?
Excellent article que j'ai eu un réel plaisir à lire!

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Bouddha


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 Sujet du message: Re: En embrasssant Fanny
MessagePosté: Lun Janvier 18, 2016 12:13 
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Merci Pilouface. Cela donne envie de continuer à chercher et à écrire. :D
Minia a écrit:
La fin est triste...
Hélas. Être différent n'a pas bonne presse.

Peut-être que si les boulistes n'avaient pas insisté pour la laisser en liberté, la fin aurait été toute autre. Mais avec des si...

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 Sujet du message: Re: En embrasssant Fanny
MessagePosté: Lun Janvier 18, 2016 14:30 
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Excellent, merci !

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 Sujet du message: Re: En embrasssant Fanny
MessagePosté: Jeu Janvier 21, 2016 12:04 
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Merci, Blad. :D

Du coup, comme je disais, cela donne envie d'écrire. Je reprends ma recherche sur un mystérieux peuple du vent, les Manchots, venus de la lointaine Asie, à bord d'engins volants. Il y a 4 000 ans...

Mais si vous avez d'autres thèmes à proposer, je suis preneur. J'adore chercher l'origine des choses.

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